Ubud 15 juillet 2008: le défilé lors de la cérémonie de crémation royale, Photo AP/ Ed WrayBali, province
indonésienne, reste très attachée à ses anciens royaumes et ses rois
actuels qui restent des autorités morales écoutées et vénérées, même si
la plupart n’ont plus que des fonctions honorifiques. Même rois, ces
Balinais de haute caste meurent aussi, et ils ont donc droit à la
cérémonie de crémation (ngaben ou pelebon).
Une crémation royale est toutefois quelque chose d’absolument unique,
un spectacle inouï, qui nous transporte sur une autre planète. Le 15
juillet 2008, plusieurs membres de la famille royale d’Ubud ont ainsi
été incinérés lors d’une immense cérémonie, qui a paralysé une grande
partie du centre de l’île. Que l’on s’imagine : le défilé qui emportait
les corps a été suivi par 250 000 personnes. Le royal défunt Agung
Suyasa a été incinéré suivant un rite rarement visible dans l’île, un
rite propre aux hautes castes. Il était accompagné dans son dernier
voyage par deux autres membres de la famille royale et soixante-huit
autres défunts de haute caste, dont les corps étaient en attente de
l’organisation de cette dantesque cérémonie. Cela faisait des décennies,
avant même l’apparition de la télévision, qu’une telle crémation
n’avait enflammé l’île. Les balcons hauts des maisons d’Ubud étaient
réservés par CNN, National Geographic, Planet, et par tous ceux qui
avaient les moyens d’acheter des places, vendues comme des loges à
l’opéra. Deux éléments essentiels dominaient le défilé :
la tour de crémation (wadah),
sorte de pagode qui peut dépasser cinq mètres de haut. Elle porte le
corps vers le cimetière. Le deuxième élément est le sarcophage (lembu)
dans lequel le corps sera brûlé. Il est en forme de taureau, orné d’or.
Le défilé est suivi d’orchestres gamelan, qui se livrent à une joyeuse
compétition sonore. Vous pouvez lire sur le blog The Big Picture un reportage et surtout voir des photos magnifiques de cette cérémonie.
Ubud 15 juillet 2008: Le sarcophage en forme de taureau se consume. Photo AP/ ed Wray
Un couple de touristes d’Honolulu, en séjour à Balam Bali Villa, souhaitait visiter Ubud, mais un Ubud hors des sentiers battus, sans passer par l’itinéraire balisé des boutiques à touristes. Nous les avons accompagnés pour une belle promenade de deux heures dans les rizières qui sont à l’arrière des maisons. En deux minutes, on quitte un monde bruyant pour un jardin splendide, qui s’étage jusqu’aux flancs du mont Agung dans le lointain. En revenant dans la rue principale, nous fûmes submergés par une foule excitée et une police des cérémonies qui tentait de faire partir toutes les voitures. L’explication arriva très vite : une crémation royale était en préparation ! Pas de l’ampleur de celle de 2008, mais quand même...
On suivit la foule jusqu’à l’angle du palais royal d’Ubud, où l’immense pagode d’or attendait le corps d’un vieil homme de la famille du roi. Sur un escalier de bambou, comme un escalier d’avion, des Balinais attendaient le corps, que l’on voyait porté plus loin dans un cercueil blanc par une foule de Balinais en sarong, suivis des porteuses d’offrandes et de deux orchestres gamelan. Arrivé devant le wadah, la pagode d’or, le cercueil est placé en son sommet, fixé solidement par des draps noués, blancs. Tout cet édifice est posé sur une sorte d’échafaudage de bambou, qui permet aux Balinais de porter cette immense pièce montée, dont nous avons évalué le poids à une bonne tonne, la moitié constituée de balinais d’environ 60 kg chacun, qui officient sur ce palanquin royal. On y voit le chef des gongs qui rythme la musique, trois gardiens du cercueil, le chef de cérémonie qui donne le signe du départ et des arrêts, un personnage qui jette du riz sur la foule, et un prêtre. Des cages d’oiseaux sont accrochées près du cercueil. Les colombes seront lâchées, pour aider l’âme du défunt à quitter le corps et à s’élever.
Un coup de gong, un signe du maître de cérémonie, et des dizaines de Balinais, placés entre la résille de troncs de bambou, soulèvent l’immense palanquin. Mal coordonnés, un côté est soulevé plus rapidement que l’autre. Des cris de liesse et de crainte s’élèvent de la foule qui voit la pagode d’or, son cercueil et ses gardiens s’incliner dangereusement. Tout se rétablit, le palanquin bouge, se déplace... les porteurs aux muscles tendus le transportent en zigzag et lui font faire plusieurs tours pour désorienter l’esprit du défunt afin qu’il ne puisse revenir. Le deuxième palanquin portant le sarcophage en taureau, monté par un membre de la famille, se met en route à son tour. Tous les cinquante mètres, une pose, et c’est reparti. Le cortège continue ainsi jusqu’au terrain de crémation au temple des morts (pura dalem), qui se trouve à l’extérieur de la ville.
Ce fut un coup de chance, comme toujours à Bali. On ne maîtrise pas les cérémonies, et assister à ces événements rares est le fruit du hasard, bien souvent. On peut évidemment se renseigner pour les grandes cérémonies dans les temples (certaines ne se produisent que tous les cent ans, donc autant le savoir...). Balam Bali Villa se tient informée des calendriers et incite ses hôtes à voir ces spectacles hauts en couleur et débordant d’une ferveur religieuse qui force l’admiration et le respect. Ces cérémonies sont la trame qui soude la société balinaise, l’expression visible d’une foi profondément pratique, liées essentiellement à des rites de fertilité et de passage des grandes étapes dans la vie. La mort est l’une de ces étapes, celle qui précède la réincarnation. Elle est donc l’objet d’une fête exubérante que nous, occidentaux ne comprenons pas toujours. Il est faux toutefois de dire que la mort est joyeuse à Bali. La mort rend triste, fait pleurer la famille, les amis. Comme toute mort, c’est un déchirement. Le choc du décès assimilé, alors, oui, on songe à la crémation, nécessaire à la réincarnation. Là on libère l’âme qui va trouver refuge dans un nouveau corps. Mais même là, au cœur de la foule déchaînée, on voit de la tristesse sur certains visages. La mort, qu’elle soit celle des rois ou de simples paysans reste quand même le départ à jamais de quelqu’un qui a été aimé.
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