Le bonheur est dans la rizière

17 février 2012


Cekin

La plupart des bonheurs qu’on éprouve à Bali, dans le cœur de l’île, non pas le long des horribles plages bondées de touristes et des vices qui les accompagnent, sont des bonheurs simples.

L’un des plus beaux est celui qu’on éprouve lorsqu’on voit le berger lâcher son groupe de canards dans les rizières. C’est une vraie profession. Le berger, son chien, et ses cent ou deux cents canards passent d’une rizière à l’autre, après la récolte du riz. Il stationne alors dans une tente, encercle la rizière à donner en pâture par un petit grillage de plastique, et y lâche la bande guidée en tête par un chef canard et poussé à l’arrière par le chien du berger. Les volatiles s’engouffrent dans la rizière, dans un concert de coin-coin irrésistiblement drôle. Là, ils vont piétiner la rizière légèrement mise en eau, et de leur bec fouisseur, ils vont avaler tout ce qui risque de parasiter la future plantation : vers, escargots, têtards, tout y passe. Ils engraissent la boue aussi, par leurs déjections. Après quelques jours de ce traitement, la rizière et devenue boueuse. L’intense piétinement oxygène aussi la terre. Les canards passent la nuit dans un enclos. Le berger est rémunéré pour le service, et il engraisse ainsi les canards qui vont finir au marché, fumés ou fraîchement plumés.



Le traitement naturel des rizières par les canards est une longue et belle tradition balinaise, et rien n’est plus drôle que de suivre ces groupes le long des routes. Les canards paraissent parler politique, tant la cacophonie devient assourdissante. Soudainement, le son se tait, un individu dit quelque chose de manifestement important, car le débat reprend alors de plus belle.

Un article du Monde du mois de janvier a évoqué récemment  l’avantage de cette pratique, a été relancée aussi au Japon. Le rendement de la rizière a augmenté de 30%, et le temps de travail de nettoyage réduit grâce à la main-d’œuvre à plumes. Une expérience similaire vient d’être lancée en Camargue. Comme d’habitude, Bali pratique des choses simples qui étonnent le monde et s’exportent. Si on dit aux fermiers de l’île que c’est ingénieux ce qu’ils font là,  ils sourient. Ils ont bien raison de se moquer gentiment de nous, car nous avons vraisemblablement perdu le sens pratique des choses, notre rapport à la nature et à la vie.

Hubert Bari

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