L'ombre et la lumière

Wayang kulit
13 avril 2010


Wayan Kulit. Photographie glânée sur la Toile http://blog.baliwww.com

La surprise est à chaque coin de rue à Bali. Je rentrais hier soir d’un repas superbe, comme d’habitude, au restaurant Nomad à Ubud. Brusquement, Adi me dit : « Regarde, un théâtre d’ombres »

Dans la courbe de la rue, dans un village dont je ne connais pas même le nom, un marionnettiste s’est installé, en tendant un tissu au travers d’un balé, cette construction carrée couverte de chaume où les Balinais attendent d’hypothétiques transports en commun. Une foule est assise le long de la rue, et regarde les ombres qui se trémoussent sur l’écran. Il s’agit d’un spectacle extraordinaire de simplicité dans ses moyens, et extrêmement complexe dans son expression artistique. Cet art s’appelle le Wayan Kulit. Il est joué par un seul marionnettiste qui manipule généralement deux marionnettes, et qui est aussi le récitant.
 
Une grosse lampe à huile permet de former l’ombre de l’autre côté de l’écran. Le marionnettiste est derrière la lampe, protégé de la flamme par un écran en métal. Ainsi, on ne voit pas son ombre. Le spectacle est aussi derrière l’écran, justement, où un gamelan avec cinq musiciens joue à plein rythme.
 
Ce soir-là, c’était le Mahabharata. Un spectacle de plusieurs heures. Le marionnettiste manipule les silhouettes découpées dans du cuir, dont les articulations se font au moyen de tiges de bois qui permettent de faire bouger les bras, les jambes et la bouche. Placé derrière sa lampe, le marionnettiste s’empare des marionnettes empilées à gauche et à droite sur l’écran, dans l’ordre d’apparition. Elles forment aussi le décor, comme deux montagnes à gauche et à droite, et au centre, la vallée claire où les personnages vont évoluer.
 
Le marionnettiste est aussi l’acteur, qui récite le long poème et fait parler les marionnettes. Il doit donc émettre plusieurs voix, avec un timbre propre à chaque marionnette. Il doit rythmer son jeu pour donner vie au texte et s’accorder avec les musiciens. C’est un prodigieux exercice de maîtrise de la mémoire des gestes et du texte, et de conquête du public par la qualité de la diction. Être de l’autre côté de l’écran est une expérience unique.
 
Je repasse du côté des spectateurs, où les gamins s’amusent par anticipation d’un combat à venir, d’une réplique cinglante ou d’un coup de théâtre. Ils connaissent tous le spectacle par cœur, mais s’amusent à chaque fois. Dans des scènes d’une virtuosité gestuelle et vocale, les marionnettes se succèdent  à raison de plus d’une dizaine en une ou deux minutes. Ce spectacle étonnant, d’une installation si simple, est un art maîtrisé et codifié, qui permet de rencontrer le monde où vivent les dieux et les héros mythologiques. C’est un médium pour passer derrière l’écran et découvrir un enseignement produit par les intermédiaires des dieux que sont les marionnettes, qui sont dotées d’une existence propre. C’est donc aussi une méthode d’enseignement aux enfants sur le bien et le mal, la nature du sacré et des lois de la vie.
 
Ce soir là, le talentueux marionnettiste donnait vie à ses poupées à la demande d’une famille, dont le dernier né fêtait ses trois mois. Une porte ouverte sur le monde des esprits offerte à tous les enfants du village, mais où bien des adultes prenaient aussi du bon temps.

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